De retour à Uyuni, j'ai pris congé de mes compagnons de voyage qui poursuivaient leur route sur Potosi le soir même. C'est toujours un moment difficile de se retrouver seul après avoir passé trois jours en bonne compagnie. De retour à l'hôtel, j'ai relevé mes courriels et ai eu la surprise d'apprendre que Livia et Yens, le couple de Bernois qui a aussi traversé l'Atlantique sur le Grande Amburgo, se trouvaient à Uyuni. Le message datait du jour précédent mais j'ai quand même entrepris un tour de ville en vue de les localiser. Assez rapidement, j'ai repéré leur VW de l'armée suisse muni de plaques bernoises et j'ai commencé à faire la tournée des bistrots. Au troisième, je leur suis tombé dessus et nous avons mangé et passé la soirée ensemble. Sachant que d'autres passagers du Grande Amburgo devaient se trouver dans le secteur (c'est-à-dire dans un rayon de 500 km), nous avons convenu de tenir une sorte d'assemblée générale à Sucre, à quelques 360 km de là. Secrètement, j'espérais que tout le monde soit présent le 12 avril à Sucre pour mon anniversaire.
Le lendemain matin, soit le 10 avril, j'ai repris la route en direction de Potosi puis ai poursuivi jusqu'à Sucre. En sortant de la ville d'Uyuni, j'ai encore croisé Livia et Yens qui revenaient en ville après avoir passé la nuit dans les collines. Peu avant Sucre, j'ai été surpris par un orage et faute de trouver un abri pour enfiler la couche imperméable à l'intérieur de ma veste, j'ai terminé la journée trempé.
En arrivant à Sucre, on a l'impression de retrouver la civilisation. Non seulement la ville est très belle avec ses nombreux bâtiments coloniaux aux balcons saillants en bois, mais toutes les rues sont asphaltées et il n'y a donc aucune poussière. Sucre compte plus de 200'000 habitants et est la capitale constitutionnelle de la Bolivie. Dans les faits, seul le pouvoir judiciaire est demeure à Sucre. Le parlement et le gouvernement siègent à La Paz. Les deux jours suivant mon arrivée ont été consacrés à la visite de la ville et de certains de ses musées, notamment de celui de la liberté qui expose l'histoire du pays et de l'Amérique latine. J'ai aussi visité le musée consacré à l'art du tissage. J'ai été très impressionné par la capacité des tisseuses à créer des motifs au fur et à mesure de l'avancement de l'oeuvre, sans devoir se référer à un quelconque modèle ou croquis établi à l'avance. Dans ce musée, je suis tombé sur un couple de Québecois rencontré sur le salar d'Uyuni. En en sortant, je me suis cassé le nez sur les deux couples de Suisses-allemands et la grand-maman bolivienne avec qui j'avais fait le tour du salar en trois jours. Le monde est vraiment petit.
Le samedi 12 avril, jour de mon anniversaire, j'étais toujours sans nouvelle de mes amis bernois et des autres passagers du Grande Amburgo. Je me préparais donc à passer la soirée seul et avais déjà repéré une boîte dans laquelle se déroulait une soirée Pink Floyd. En retournant à mon hôtel en fin d'après-midi et alors que j'attendais le feu vert pour traverser la rue, le VW de Livia et Yens m'a passé sous le nez. Incroyable. Sans que j'aie pu les interpeller et par chance, ils se sont arretés un peu plus loin et je les ai rejoints. Nous avons convenu de nous retrouver dans un restaurant français pour fêter mes 61 ans. Malheureusement, les autres passagers du Grande Amburgo avaient pris d'autres directions et ne seraient pas des nôtres.
En arrivant au restaurant français, j'ai eu la surprise de voir un immense gâteau d'anniversaire surmonté d'une sorte de feu d'artifice au milieu de l'entrée. Livia et Yens avaient guetté mon arrivée et m'ont touché droit au coeur. Nous avons très bien mangé et passé une super soirée. Sur mon invitation, Ana, la guide bolivienne avec qui je partais le lendemain en treck de deux jours, nous a aussi rejoints. Sa présence nous a permis d'en apprendre plus sur le pays, ceci d'autant mieux qu'Ana parle couramment français et anglais (en plus de l'espagnol et du quechua).
Le lendemain, le régime allait changer. J'ai retrouvé Ana sur la Plaza et nous avons pris un bus pour nous rendre à un terminal de camions. A cet endroit, se trouvaient trois camions en partance pour Chataquilla, lieu de culte situé ä 3700 m d'altitude, point de départ de notre treck. J'ai pu choisir le camion et mon choix s'est porté sur celui qui n'avaient pas les pneus lisses. Bien qu'étant à une heure du départ, le pont du camion était déjà bondé de paysans qui retournaient dans leurs fermes dans les montagnes, avec sacs et colis divers. Il y avait même un mouton dans un coin. En attendant l'heure du départ, je suis resté debout au milieu de ce monde coloré, agrippé au support de bâche. J'étais évidemment le seul gringo à bord et tous les regards, pas vraiment souriants, étaient sur moi. Ana a détendu l'ambiance en expliquant que je venais de Suisse. Ca passe mieux que d'être américain par ici.
Après une heure et demi de route et de piste, nous sommes arrivés à destination à Chataquilla. De cet endroit isolé (une église et un amphithéâtre moderne), nous avons pris un chemin inca qui nous a conduits 800 m plus bas, soit à 2'900 m d'altitude. De là, nous avons cheminé jusqu'à Maragua, village situé dans un ancien cratère de volcan de 8 km carrés. Il nous a fallu 6,5 heures de marche pour y arriver, passant d'une vallée à l'autre. Ana, petite maille de 44 kilos, s'est montrée increvable mais n'a pas arrêté de mâcher des feuilles de coca. J'ai aussi essayé, mais apparamment mon organisme ne réagit pas à ce stimulant. En route, nous avons croisé des paysans. Chaque rencontre a été chaleureuse et ponctuée par une poignée de feuilles de coca de la part d'Ana qui en avait emporté une belle quantité.
A Maragua, nous avons dormi chez l'habitant dans une maison traditionnelle en adobe. Ces paysans vivent vraiment dans des conditions très rudes. En arrivant et après avoir traversé un premier patio servant de poulailler, nous avons trouvé nos hôtes dans un deuxième patio où les animaux domestiques n'ont pas droit de séjour. La famille ou ce qu'il en reste, est composée d'un homme de 80 ans et de sa fille d'environ 50 ans. La saison des moissons battant son plein, le frère de l'homme de 80 ans est venu donner un coup de main. Les hommes sont nus-pieds dans des sandales. La couleur de leur pieds est celle de la terre et il y a longtemps qu'ils n'ont pas vu une bassine d'eau. La femme porte des chaussettes avec lesquelles je ne nettoyerais pas la chaîne de ma moto. A part cela, ils ont l'air assez propres et il n'y a pas d'odeurs nauséabondes. A force de mâcher des feuilles de coca, la demi-douzaine de dents qu'ils leur restent dans la bouche sont noires. L'accueil est chaleureux et Ana s'active immédiatement pour préparer le repas sur le réchaud a gaz à deux feux situé dans la cuisine-sejour. Cette pièce ne comporte pas de chaises et de tables mais uniquement de petits escabots. Deux silots à grain de 2 m de hauteur, donation des américains, s'y trouvent à côté de nombreux sacs de patates et autres victuailles. Le sol est en ciment et une ampoule éclaire la pièce. Les ouvertures en facade qui servent de fenêtres sont dépourvues de vitres. En lieu et place, de vieux bouts de bâche ou de carton obturent les orifices. Il y a un robinet d'eau dans le patio, sous un figuier qui plie sous la charge des fruits bien mûrs.